extrait de  REVUE ARCHÉOLOGIQUE JANVIER-JUIN 1921 Angers. — Imprimerie F. Gaultier

 

Visite guifdée de l'île rédigée en 1921 très interessante

http://www.archive.org/stream/s5revuearcholo1314pariuoft#page/n7/mode/2up  a partir page 40  mais a 1/2 du mlivre cherchez un peu  ça vaut le coup

Maguelone. BiBLioGRAPHrE.

 — E. BoDDet, Antiquités et monuments de l'Hérault, p. 440, n. 2, douae la bihlio;iraphie ancienne. Ajouter : F. Kabrège, Histoire de Maguelone, 3 vol.; J. Eerthelé, La vieille chronique de Maguelone, dans les Mémoires de la Société archéologique de Montpellier, 1908, p. 95; Rouquette et Villemaf?ne Le bullaire de fÉglise de Maguelone, t. 1, 1911 ; les mêmes, Le cartulaire de VËglise de Maguelone, en cours de publication

 

. Maguelone est une petite île de tuf volcanique, d'une super- ficie de 30 hectares environ, qui émerge au-dessus de la surface de rétang de l'Arnel. Elle est séparée de la mer par le cordon littoral' . auquel elle est aujourd'hui reliée par une levée de terre récemment établie; elle se rattache, depuis le xi® siècle, au con- tinent par une jetée qui traverse l'étang. Cette situation exceptionnelle, favorisée encore par l'existence d'un grau qui s'ouvrait juste en face de l'île au sud, a dû de bonne heure attirer l'attention des navigateurs. Sans vouloir remonter jusqu'aux plus anciennes marines de la Méditerranée, dont on n'a jusqu'ici retrouvé nulle trace à Maguelone, on peut du moins remarquer que cet îlot, abrité derrière le cordon 1. Les cordons littoraux sont essentiellement mobiles et se déplacent sous des influences diverses, comme on le voit à Aigues-Mortes. Il n'est pas certain que le cordon littoral actuel se trouve à la même place que celui du moyen âge ou de l'antiquité. Il est probable qu'autrefois il s'avançait plus loin en mer. On a pu supposer même que le banc de sable que l'on rencontre à 3 kilomètres au large est un reste de ce cordon — bien loin d'être, comme on l'a dit. un cor- don en formation. La mer gagne sur la terre et non pas la terre sur la mer. Dans tous les cas, les variations du cordon littoral et de l'ouverture des Graus dar.s l'antiquité et au moyen âge ne nous sont plus conrvues.

 38 REVUE ARCHÉOLOGIQUE « littoral, à proximité de la côte, présente quelques-uns des avan- tages que les navigateurs phéniciens et grecs recherchaient pour leurs mouillages. Le nom même de Maguelone semble bien dériver de deux mots grecs, \).E-[iXr, vpcq, la grande île.

 

 Dans cette île s'établit, sans qu'il soit possible d'en fixer la date', un des premiers centres du christianisme dans la Gaule méditerranéenne. De très-bonne heure, dès le v^ siècle, Maguelone devint le siège d'un évêché qui dura jusqu'au xvr siècle. Ce sont là des faits qui nous reportent à un état de civilisa- tion si différent du nôtre, que, pour nous en faire une idée, nous devons imaginer entre les centres humains de notre région un rapport exactement inverse de celui qui existe actuel- lement. Aujourd'hui, Montpellier se dresse sur les premières pentes des Cévennes et domine, de loin, une vaste lagune quasi déserte. Autrefois, jusqu'au xn" siècle, Montpellier n'existait qu'à l'état de village et les eaux de la lagune, mortes à présent, étaient sillonnées de bateaux qui naviguaient en tou- te sécurité derrière le cordon littoral. L'étang formait alors un tronçon de la grande route lagunaire qui reliait le Rhône à l'Aude, Arles à Narbonne. De petits ports animaient ses rives : Vie, Villeneuve, Lattes, Mauguio en constituent les lointaines survivances. En face d'eux, l'îlot de Maguelone offrait au siège épiscopal la protection des eaiix qui l'entouraient. Cette fortification naturelle devait éveiller des convoitises. Le maître de Maguelone était aussi le maître de la lagune, c'est- à-dire de la navigation, du commerce et de la richesse. Aussi, lorsque les Sarrazins, maîtres de l'Espagne, menacent la Gaule, ils font de Maguelone, située en face des Baléares et de l'Afrique musulmane, une place redoutable d'où ils dominèrent le bas pays. Il fallut, pour les en déloger, l'expédition de -Charles Martel, qui, en 737, rasa toutes les fortifications de l'île. Trois cents ans s'écoulèrent avant que les évêques de Mague- 1. La plus aacienne inscription chrétienne découverte dans l'île paraît remonter au iii* siècle.

 ASPECTS ARCHÉOLOGIQUES DU LANGUEDOC MÉDITERRANÉEN 39 lone, réfugiés à Substantion d'abord, puis à Villeneuve, osassent s'aventurer à nouveau dans l'île et relever leur cathédrale détruite. Encore commencèrent-ils par fermer le grau qui s'ouvrait en face de l'île et par construire une longue jetée entrecoupée de ponts* qui reliait Maguelone à Villeneuve (milieu du xi® siècle). Réédifîée au xi^ et au xii* siècle, complétée au xiii^, la cathédrale, avec ses annexes, présentait l'aspect d'une forteresse massive et farouche, qui se dressait dans la lagune. Entre temps, Maguelone était devenue fief du Saint- Siège, par la donation de Pierre, comte de Melgueil, à Gré- goire VII en 1085, et pouvait, nouvelle barque de saint Pierre, servir de refuge à la papauté. En face d'elle, sur le continent, se développa, à partir du xii' siècle, la puissante commune de Montpellier, grand entre- pôt commercial, qui, grâce à la lagune, s'élève au rang de port méditerranéen. L'île, terre papale, au devant du continent que se disputaient les souverains temporels, offrait un abri sûrd'oià les évêques, qui avaient aussi des droits sur Montpellier, obser- vaient les agitations de la politique. Siinve mari magno. Aussi, malgré les chanoines qui trouvaient parfois le séjour de l'île un peu austère, Maguelone demeura, pendant tout le moyen âge, ville épiscopale. C'est en 1536 seulement, au temps de l'évêque Guillaume Pélicier, ami de François P', que l'évêché fut transféré à Montpellier. On était à la veille des guerres de religion. Maguelone subit le contre-coup des troubles qui éprouvèrent particulièrement le Languedoc. Prise et reprise par les partis opposés, la cathé- drale-forteresse servait de repaire aux révoltés. Comme Charles Martel, 900 ans plus tôt, Louis XÏII, en 1633, après le sou- lèvement du Languedoc, ordonna de raser toutes les fortifi- cations de l'île, ne laissant subsister que l'église démantelée. La destruction ne s'arrêta pas là. Les ruines elles-mêmes 1. Les piles de ce pont se voyaient encore, aux basses eaux, jusqu'en 1900, \ époque où la route actuelle, qui recouvre exactement la jetée du xi* siècle, a été refaite.

 

40 REVUE ARCHÉOLOGIQUE servirent de carrière aux ingénieurs chargés de la construc- tion du canal des étangs en 1708. Elles se dressent aujourd'hui, pieusement réparées, au milieu d'un parc où le zèle archéo- logique de Frédéric Fabrège les a sauvées pour longtemps. C'est à lui que nous devons de pouvoir à notre tour les étudier et les interroger. De toutes les constructions dont l'île était couverte au moyen âge — édifices religieux, civils et militaires, groupés derrière une haute muraille et destinés à une population de trois ou quatre cents personnes — il ne reste plus aujourd'hui que la cathédrale démantelée avec son annexe du palais épiscopal, des traces des bâtiments capitulaires et du mur d'enceinte, et la petite église Saint-Biaise restaurée et transformée en biblio- thèque. La cathédrale se dresse sur le point culminant de l'île. Dans son état actuel, elle présente l'aspect d'un monument complexe, formé de parties d'époques différentes. Elle est, dans son ensemble, conforme au type des églises fortifiées, nom- breuses dans le pays — les Saintes-Mariés, Vie, Agde, etc. Extérieurement, on reconnaît d'abord un puissant massif de maçonnerie rectangulaire, où font saillie une abside penta- gonale et des tours. Le tout est surmonté de mâchicoulis que supportaient de grands axes plein-cintre bandés entre les contreforts. Tours, mâchicoulis; et créneaux ont disparu en tout ou en partie, mais il est possible d'en déterminer l'empla- cement et d'en reconstituer l'aspect. La porte principale, décorée de sculptures, s'ouvre à l'Ouest. On observera qu'elle n'est pas percée dans l'axe de la construction. La porte franchie, une vaste tribune qui s'étend sur trois travées, dissimule à la vue la disposition de l'ensemble. 11 faut s'avancer jusqu'à la croisée pour voir que l'église présente la forme d'une croix latine et qu'elle comprend une nef unique, très large, voûtée en berceau légèrement brisé. Elle est divisée en quatre travées, séparées par de hautes colonnes engagées, à chapiteau corinthien, qui supportent les retombées de triples

 

ASPECTS ARCHÉOLOGIQUES DU LANGUEDOC MÉDITERRANÉEN 4i arcs doubleaux. Une corniche, d'un style très pur avec des moulures très sobres, réunit les chapiteaux entre eux, égayant de ses jeux d'ombre et de lumière la belle voûte de pierres dorées par le temps. Dans la troisième travée à droite (sud) s'ouvre une petite chapelle carrée dédiée à saint Augustin. Dans la quatrième travée à gauche (nord) est percée une porte qui donne accès : i° au cloître; 2° à un escalier, construit dans l'épaisseur du mur, et conduisant, d'une part à la tribune, de l'autre, au cloître supérieur et aux parties hautes de l'église. La tribune, spacieuse, s'étendait sur toute la partie antérieure de la nef et servait de chœur aux chanoines. La nef n'a point de fenêtres au nord et a de simples meurtrières au sud. Le chevet se compose d'une abside et d'un transept. La croisée est voûtée en berceau plein-cintre'. L'abside en cul-de- four est éclairée par trois fenêtres à colonnettes et ornée d'une série de petites arcatures. Sous l'arc triomphal se dresse l'autel, celui même qui fut consacré par le pape Alexandre III en 1163, Sur chaque croisillon s'ouvre une absidiole très peu profonde, ne faisant point saillie à l'extérieur et orientée comme l'abside principale. Chacun des croisillons est voûté sur croisées d'ogives d'un caractère primitif. Les nervures retombent, du côté de la nef, sur des colonnes engagées à chapiteaux corinthiens (en partie refaits). Le croisillon nord est surmonté d'une chapelle, dédiée à saint Pancrace, voûtée sur croisée d'ogives archaïques. On y accédait par un escalier extérieur, aujourd'hui détruit, qui s'appuyait sur les voûtes du cloître supérieur. Tel est l'état actuel et l'aspect d'ensemble de l'édifice. Du...

 

 1. Les monuments funéraires qui décorent le transept, transformé en un petit Musée lapidaire, sont en majorité (quelques-uns ont été apportés du dehors) les lombes des évèques de Maguelone, qui, jusqu'au xvii* siècle, y ont été ensevelis. On remarquera principalement les pierres tombales de Jean de Bonail (|1487), d'Yzarn de Barrière (f i498), d'Antoine Subjecl (f 1590), de Guitard de Ratte (-{- t602), et dans le croisillon nord les restes du tombeau gothique du cardinal Raymond de Canillac (f 1373), originaire de Mende, rival malheureux d'Urbain V à la papauté. On a ainsi sous les yeux les divers aspects de la sculpture funéraire française du xiv* au xvii» siècle.

42 REVUE ARCHÉOLOGIQUE

 premier coup d'œil un archéologue exercé constate qu'il n'a pas été construit d'un seul jet. Des différences dans l'appareil et dans les voûtes, des décrochements, des irrégularités dans le plan témoignent de remaniements successifs. De là, beaucoup d'obscurités qu'il est difficile pour le moment d'éclaircir. Voici quelques indications provisoires que l'on peut dégager des documents publiés. Pour nous orienter dans l'étude du monument, il nous faut recourir aux textes. Le cartulaire de Maguelone, conservé aux Archives départementales de IHérault, constitue un recueil de documents réunis au xiv® siècle en six volumes in-folio par Tévêque Arnaud de Verdale et ses successeurs, et dont les abbés Rouquetteet Villemagne ont entrepris la publication. Parmi les pièces les plus anciennes de ce recueil se trouve un texte pré- cieux, connu sous le nom de « la Vieille Chronique de Mague- lone ». Rédigé dans la deuxième moitié du xii« siècle, il nous a été conservé sous forme de copie insérée vers 1368 dans le t. II du Cartulaire de Maguelone, d'après une transcription faite en 1343 par les soins de l'évêque Arnaud de Verdale. Ce docu- ment, récemment réédité et commenté par M. J. Berthelé, publié depuis dans le Cartulaire de Maguelone, fournit des ren- seignements précis sur les travaux exécutés à la cathédrale par les évoques qui se sont succédé du 2® quart du xi® siècle au troisième quart du xii*

 

: Arnaud I«' (1030-1060) Bertrand (1060- 1080), Godefroy (1080-1104),Galtier (1104-1129?), Raymond I«' (1129-1158), Jean de Montlaur (1158-1190). De l'examen de ce texte il résulte que l'église primitive, gallo-romaine ou méro- vingienne, détruite par Charles Martel en 737, fut remplacée vers le milieu du xi* siècle par la cathédrale reconstruite par Arnaud P""; — (Jue cette église, rapidement délabrée, fit place à une autre, dont le chevet fut commencé par Gstltier {caput ecclesiae, très choros et turrim S. Sepulcri a fundamentis aedi- ficavit), et achevé par son successeur Raymond I" {a mûris superim consummavit) ; — qu'enfin la nef qui menaçait ruine fut démolie et reconstruite par Jean de Montlaur {ecclesia

 

ASPECTS ARCHÉOLOGIQUES DU LANGUEDOC MÉDITERRANÉEN 43 vêtus demolita est et nova ex majori parte constnictà). Ainsi, quatre monuments ou parties de monuments se seraient suc- cédé sur le même emplacement: 1° l'église primitive, construite à une date inconnue, détruite en 737; — 2" la cathédrale d'Ar- naud, dédiée en 1054; — 3" le chevet de Galtier et de Raymond (r« moitié du xn« siècle); — 4° la nef de Jean de Montlaur (2* moitié du xii« siècle). , Que subsiste-t-il et que peut-on reconnaître de ces quatre monuments successifs? De l'église primitive, gallo-romaine ou mérovingienne, il ne reste rien d'apparent. Au cours des fouilles exécutées en 1879 dans l'intérieur de l'édifice, Fabrège a retrouvé les substruclions d'une abside demi-circu- laire, contrebutée par trois contreforts qui auraient appartenu à l'église primitive. La disposition en est indiquée au moyen d'un pavage de couleur. 11 s'agissait, on le voit, d'un édifice de très petites dimensions. Les mêmes fouilles ont permis -de déter- miner avec précision la seconde église, celle d'Arnaud P'. Le chœur occupait la 4® travée du vaisseau actuel; en avant du maître-autel on a découvert les fondations d'une abside, et l'on a constaté que l'appareil et le mortier étaient identiques à ceux de la chapelle Saint-Augustin, qui a été conservée et qui for- mait par conséquent le transept méridional de l'église d'Ar- naud 1*^^ C'est le chevet de cette église qui fut remplacé par le chevet actuel, construit par Galtier et Raymond. Si, comme le dit le texte de la chronique, Galtier a commencé le chevet et si Raymond en a terminé la partie supérieure, on pourrait alors attribuer à Raymond (1129-1158) la construction de la chapelle Saint-Pancrace, située au-dessus du croisillon nord; et comme les croisées de cette chapelle sont identiques à celles des deux bras du transept, on pourrait considérer celles-ci comme contemporaines des premières. On observera, du reste, que les croisées d'ogives ne paraissent pas avoir été prévues lors de la construction du transept et ont dû être ajoutées après coup. Nous posséderions ainsi une date assez précise pour les croisées d'ogives de Maguelone, 1129-1158. 44 REVUE ARCHÉOLOGIQUE Quant à la nef, certains indices: décrochement de l'appareil à la jonction de la nef et du transept, différences dans les voûtes (arc brisé dans la nef au lieu du plein-cintre à la croisée), per- mettent de l'attribuer à une époque plus récente que le tran- sept, c'est-à-dire en définitive à l'épiscopat de Montlaur. On constate ainsi d'étroites concordances entre le texte et le monu- ment. A l'extérieur, on observe les mêmes différences d'appareil; d'abord, au milieu de la façade méridionale, une tour en petit appareil; c'est la partie la plus ancienne de l'édifice, le reste de l'ancien transept du xi" siècle (chapelle Saint-Augus- tin); — puis le chevet, en plus grand appareil, encore irrégu- lier (1" moitié du xu^ siècle); — enfin, la nef proprement dite en bel appareil régulier (2" moitié du xii« siècle). De toutes les parties de la construction c'est la façade (ouest) qui présente le plus de traces de remaniements. D'abord, dans la moitié méridionale de cette façade, on note une différence de matériaux (calcaire grossier au lieu de calcaire dur) et d'ap- pareil. On constate aussi, au niveau de la tribune intérieure, la présence d'une porte qui s'ouvre directement sur le vide. Ces particularités s'expliquent par l'existence d'une tour, — aujourd'hui disparue, — qui flanquait la partie méridionale de la façade et masquait le mur construit en matériaux grossiers. C'était la tour appelée « tour des onze mille vierges » dans les textes. Elle était divisée en plusieurs étages, comme le montre la porte percée à hauteur du premier étage. C'est au rez-de- chaussée qu'il convient sans doute de placer la chapelle Saint- Jean, mentionnée dans les textes et où fut enseveli Jean de Montlaur', l'auteur de la nef de la cathédrale. Ainsi, en avant de la porte d'entrée, se dressait, à droite, une tour en saillie, qui a disparu aujourd'hui. A gauche, nous voyons maintenant une tour de grandes dimensions qui s'ap- 1. La dalle funéraire de Jean de Montlaur a été découverte récemment dans l'île et transportée dans la tribune de l'église. ASPECTS ARCHÉOLOGIQUES DU LANGUEDOC MÉDITERRANÉEN 45 plique sur la partie septentrionale de la façade. Du premier coup d'œii, on reconnaît là une addition postérieure. L'appareil à bossages, analogue à celui des murailles d'Aigues-Mortes, ne peut être antérieur à la fin du xiii" siècle. Cette tour a été recons- truite sur l'emplacement de l'ancien palatium épiscopal, con- tigu à la cathédrale. Elle aussi comportait plusieurs étages. Au rez-de-chaussée, la sacristie nouvelle, mentionnée par les textes; au premier étage, la chambre de l'évêque, communi- quant par une porte avec le cloître supérieur, et par là, avec la tribune de l'église. Extérieurement, on constate la présence de trous destinés à des hourds, permettant l'établissement d'une galerie de défense en bois. Entre les deux tours, celle des onze mille vierges et celle du palatium, était ménagé un étroit couloir qui conduisait à la porte de l'église. Ce couloir était précédé d'un porche cintré dont on voit encore les amorces sur la tour de gauche; le porche était fermé par une porte. Le couloir devait être cou- vert, sinon voûté, à hauteur du premier étage et formait ainsi une sorte de gimel, réservé, comme à Saint-Guilhem-le-Désert, aux pénitents. La couverture de ce gimel était interrompue, avant d'arriver à la porte de l'église, laissant, pour les besoins de la défense, un espace vide que dominaient les mâchicoulis du couronnement de là construction. Ainsi, dans tous ses détails, la cathédrale Saint-Pierre présentait l'aspect d'un donjon. Reste la porte principale. On n'y observe pas moins de traces de remaniements que sur la façade elle-même. Le tableau de la porte est surmonté d'un linteau sculpté, ancienne borne milliaire de la Voie Domitienne remployée à de nou- veaux usages. Il sert de support à un tympan en arc brisé, encadré de plaques de marbres de couleur. Dans chacun des piédroits viennent s'enchâsser deux fragments d'un tympan primitif où sont figurés les apôtres saint Pierre et saint Paul. Enfin, du côté du tableau, en haut de chacun des jambages, font saillie deux modillons décorés de têtes barbues qui se font 46 REVUE ARCHÉOLOGIQUE face. Le linteau porte une inscription, une signature et une date. L'inscription, en vers léonins, se lit : Ad portum vitae sitientes quique venite, Bas intrando fores vestros componite mores; Bine intrans ara; tua semper crimina plora; Quicquid peccatur lacrimarum fonte lavatur. La signature et la date accompagnent ce texte: Bernardus {de) Ireviis fecit hoc, anno incarnationis Pomini MCLXXVIII. La signature est celle de Bernard de Tréviers, le troubadour connu, l'auteur du roman de Pierre de Provence et la belle Maguelone, et il n'est pas douteux que le hoc dont il réclame la paternité, s'applique à la poésie, et non pas, comme on l'a proposé, à la sculpture du linteau, voire même à la construc- tion de l'église'. La date de 1871 qui est celle de la poésie, con- vient aussi parfaitement au linteau, apparenté à celui de Saint- Trophime d'Arles; elle est acceptable, à la rigueur, pour les deux modillons et pour les deux figures d'apôtres qui seraient des fragments du tympan primitif. Elle marquerait alors la fin des travaux achevés sous l'épiscopat de Montlaur. Quant au tympan actuel, médiocre et commune composition, où figure le Christ en gloire entre les symboles des quatre Évangélistes, il appartient au gothique avancé. L'emploi des marbres de cou- leur qui forment l'encadrement ferait songer à un travail italien. Si l'on se rappelle que la construction de la tour de gauche date des environs de 1300, et qu'elle modifiait singuliè- rement l'aspect de la façade, on peut supposer qu'à cette occa- sion la porte d'entrée a pu être aussi remaniée. Telles sont les dispositions essentielles de la cathédrale Saint- Pierre. Mais ce que nous en voyons debout ne peut nous donner qu'une bien faible idée de l'ensemble des constructions de Ma- 1. Celle hypothèse, proposée par M. Berthelé, ne paraît pas devoir se vérifier. Le maîlre d'œurre nous est connu par les textes ; ce n'est pas Bernard de Tréviers, qui devra se contenter de aa réputation de bon poète. Aspects archéologiques bu laNgùëdôc méditerranéen i1 guelone. L'église n'en était qu'une partie, la plus importante, il est vrai, mais à côté d'elle il faut restituer tout un ensemble qui constituait comme la survivance de la « domus ecclesiae » des premiers siècles chrétiens. « La domus ecclesiae, dit Me' Duchesne ', était quelque chose d'assez compliqué, à la fois église, réfectoire, dispensaire, hospice.» A Maguelone, près de l'église on trouvait le logement de l'évêque, des chanoines et de leurs serviteurs, des soldats chargés de les défendre, des étrangers qui venaient là de toutes les parties de la chrétienté; il fallait aussi des salles pour conserver les archives, les livres saints et les vases sacrés, des magasins pour les provisions ; enfin, pour protéger toute cette agglomération, une ceinture de hautes murailles. Nous ne pouvons plus, aujourd'hui, ressusciter cet ensemble disparu qu'au moyen des textes. Le compte-rendu d'une visite pastorale faite en 1611, avant la destruction ordonnée par Richelieu, montre que jusqu'à cette date Maguelone avait con- servé l'aspect qu'elle présentait au moyen âge. Les textes, quelques coups de pioche supplémentaires per- mettraient de dessiner d'un trait sûr les dispositions de l'en- semble. On en saisit déjà le plan avec une suffisante clarté. Sur le flanc Nord de l'église, s'appuyait un des côtés d'un cloître rec- tangulaire à deux étages, dont on aperçoit encore des traces. Sur les trois autres côtés du rectangle s'alignaient les bâtiments de l'évêque et des chanoines — palais épiscopal à l'Ouest, réfectoire, dortoir, cuisines au Nord et à l'Est. En avant de la façade occidentale constituée par le « palatium » épiscopal, une haute tour carrée faisait saillie, reliée par un étroit passage au reste de la construction : c'était le fort. Ajoutez encore une hôtellerie pour les étrangers, située en dehors des bâtiments capitulaires, du côté de l'étang — une collégiale, destinée aux jeunes clercs, du côté de la mer, sur l'emplacement où s'élèvent aujourd'hui les caves de la propriété — une infirmerie — \9, i. Oiiyines du culte cltrélien, I, p. 385. 4S REVUE ARCHÉOLOGIQUE chapelle Saint-Biaise, destinée au personnel subalterne, res- taurée aujourd'hui et transformée en bibliothèque. Imaginez enfin toutes ces constructions entourées d'une haute muraille d'enceinte percée de portes qui établissaient la communication avec le monde extérieur, l'une, la principale, au Nord, qui s'ou- vrait sur le pont conduisant à Villeneuve à travers l'étang, l'autre, au Sud, qui donnait accès au chemin de la plage — et vous aurez restitué à peu près cet ensemble qui devait donner l'impression d'une forteresse redoutable, close de toutes parts, émergeant au-dessus des eaux, comme un vaisseau de guerre mouillé dans la lagune. Lorsque cette formidable construction fut rasée par ordre de Richelieu, elle avait depuis longtemps cessé de jouer le rôle auquel elle avait été destinée. Tout au plus, pouvait-elle servir de repaire aux brigands et aux pirates, après avoir abrité pen- dant dix siècles les destinées de l'Église dans le Ijas-Languedoc. En somme, elle n'avait de raison d'être qu'à une époque où la navigation de la lagune était florissante, où la route de mer était plus sûre que la route de terre, où Maguelone servait de lien entre les petites communautés chrétiennes dispersées entre le Rhône et l'Aude. Ce rôle, elle le joua jusqu'au xii® siècle, et le XII* siècle principalement fut la grande époque de Maguelone. Mais quand, à partir du xii* siècle, deux villages du continent se muèrent en une grande ville, entrepôt commercial du Bas- Languedoc, puissante commune constituée sur le modèle des républiques italiennes, Maguelone devait disparaître devant Montpellier. L'attraction de la grande ville était trop forte, et en attendant le transfert inévitable du siège épiscopal à Montpellier en 1536, la petite troupe de chanoines échoués à Maguelone ne donne plus guère que le spectacle de méridionaux ingouvernables, pareils à des grenouilles qui ne savent pas se donner un roi. Depuis le xiii*^ siècle, Maguelone n'apparaît plus que comme une survivance archéologique. asrects archéologiques du languedoc méditerranéen 49 Vflleneuve-lès-Maguelone*. Un pont construit par l'évêque Arnaud P' rattachait Mague- lone à la terre ferme. Un tablier de bois long de près d'un kilo- mètre reposait sur 19 piles cylindriques en pierre, restées visibles jusqu'en 1900, avant qu'elles ne fussent recouvertes par la chaussée qui relie Villeneuve à Maguelone. Villeneuve se dresse à 1.500 mètres environ de l'étang avec lequel elle communiquait par un canal qui conduisait l'eau dans le fossé de la ville, C'était une de ces nombreuses petites cités qui, comme Mauguio, Vie, Fronlignan, s'était formée sur le bord de la lagune et vivait de la navigation lagunaire. Elle existait au temps de Charles Martel, puisqu'elle servit de refuge aux habitants de Maguelone, puis de résidence aux évoques. Des actes successifs des rois de France depuis le IX® siècle (charte de Louis le Débonnaire en 819, confirmée par un diplôme de Louis VII en 1155, un accord de 1163 et des lettres de 1179) font de Villeneuve un fief royal administré par l'évêque. La ville se développe surtout au xii« siècle, comme Mague- lone qui en était la raison d'être. Elle était ceinte de murailles aux portes bastionnées, et entourée d'un fossé. Ces remparts, mentionnés dans un texte de 1154, furent sans doute rebâtis ou complétés vers la fin du xii^ siècle\ La ville présentait l'aspect d'une forteresse où les évêques de Maguelone pouvaient se réfugier en cas d'attaque. On aperçoit encore des restes de remparts sur le côté sud de la ville qui regarde l'étang. Les textes signalent des monuments, maison épiscopale, hôpital, hôtellerie. Seule, l'église, dédiée à saint Etienne, subsiste aujourd'hui. Elle a été défigurée par des reconstructions et des restaurations; mais elle contient des parties, telles que la nef, probablement antérieure à la 1. Cf. Germain, Mémoires de la Soc. arch. de Montpellier, I" série, t. III, p. 273. 2. Texte d'Arnaud de Verdale, à l'année il90. V SÉEIE, T. Xlll.. 4 ^0 REVUB ARCHÉOLOGIQUE deuxième église de Maguelone, celle d'Arnaud I®^ et remontant ainsi à la première moitié du xi'' siècle. Elle comportait une seule nef, voûtée en berceau, divisée en quatre travées par des arcs doubleaux. L'abside et les absidioles paraissent avoir été reconstruites au xii® siècle, comme l'indiquent l'appareil et la décoration extérieure faite d'arcatures surmontées d'une frise en dents d'engrenage. Villeneuve servait surtout à garder la tête du pont qui reliait Maguelone au continent. C'était un petit Aigues-Mortes qui mirait ses murailles dans l'eau croupie de ses fossés. Son rôle cesse le jour où le siège épiscopal fut transféré de Maguelone à Montpellier, et l'ancienne place forte aujourd'hui démantelée a fait place à un petit centre agricole empesté par la fièvre et les moustiques.